Bourdieu qui en a à nous apprendre sur notre relation à l'argent

Mar 12, 2026

Je dois faire mon mea culpa...

Je crois que j’ai tenté, avec ma formation pour le travailleur autonome lancée en janvier dernier, de changer vos habitus (concept de Pierre Bourdieu) sans vous préparer à ceci.

Le problème n’est pas l’absence de besoin. Le problème est ailleurs : dans la relation que nous entretenons avec l’argent, avec les chiffres et avec ce que cela représente pour nous.

Je me suis mise à observer le comportement humain derrière le produit que je propose.

Et ce que j’ai observé est, ma foi, fascinant. Je vous amène avec moi dans cette réflexion.

Pour comprendre ce qui se passe, je dois te parler d’un éminent sociologue français : Pierre Bourdieu.

Si tu ne connais pas Bourdieu, reste avec moi. Les concepts sont en réalité assez simples quand on enlève le jargon académique (et crois-moi, Bourdieu aimait beaucoup les phrases longues et complexes… good luck lire Bourdieu!).

Bourdieu explique que notre rapport au monde est structuré par quelques grands mécanismes sociaux. Parmi eux, quatre concepts sont particulièrement utiles pour comprendre beaucoup de comportements humains : l’habitus, le champ, le capital et l’illusio.

Ces idées sont étonnamment utiles pour comprendre… la fiscalité. Oui, oui. La fiscalité.

L’habitus

Grosso modo, l’habitus représente tout ce que nous avons intégré comme « normal » en grandissant : nos goûts, nos réflexes, ce qui nous paraît naturel ou évident.

Par exemple : certaines familles parlent d’argent comme d’un sujet tout-à-fait banal, alors que pour d’autres familles, la politique et l’argent sont des sujets à éviter autour de la tablée.

Certaines personnes ouvrent leur courriers du gouvernement rapidement sans crainte et d’autres laissent les enveloppes amasser la poussière, le déni étant plus sécuritaire.

Personne ne décide consciemment de ces comportements. Ils font simplement partie de notre habitus. Et je crois que l’on peut s’entendre sur le fait que l’argent est un domaine où les habitus sont extrêmement puissants.

Le champ, le capital et l’illusio

Pour aller un peu plus loin dans les concepts de Bourdieu et expliquer le lien que je veux faire ici, il faut aussi comprendre trois autres idées.

Le champ, c’est un espace social avec ses propres règles. Il peut y avoir un champ artistique, un champ universitaire, un champ économique. Dans mon cas, je me situe dans le champ fiscal.

Le capital, ce sont les ressources qui permettent de naviguer dans un champ donné. Ce n’est pas seulement l’argent : il peut s’agir de connaissances (capital culturel), de réseau (capital social) ou d’autres formes de ressources.

Et finalement, l’illusio, c’est le fait de croire que le jeu en vaut la peine. Chaque champ fonctionne parce que les gens qui y participent acceptent ses règles et considèrent que ce qui s’y joue est important.

Entrer dans le champ fiscal

Vendre une formation comptable et fiscale demande une chose très particulière : que les clients potentiels acceptent soudainement d’entrer dans un champ dans lequel ils ne se sentent pas toujours à l’aise (le champ fiscal, financier, comptable, peu importe comment on le nomme).

Pour beaucoup de gens, l’habitus face aux finances ressemble plutôt à ceci : je ne suis pas bon avec les chiffres, les impôts c’est compliqué, je verrai ça plus tard, etc.

Comportement totalement humain, ne vous inquiétez pas, vous êtes normaux!

Mais ma formation demande en quelque sorte un déplacement : accepter d’entrer dans le champ fiscal, acquérir un certain capital de connaissances et commencer à croire que ce jeu (comprendre ses finances) vaut la peine d’être joué. Autrement présenté:

habitus → malaise avec l’argent

champ → fiscalité

capital → connaissances financières

illusio → croire que comprendre ses finances vaut la peine

Dit autrement, ou pour reprendre un concept marketing plus connu, je demande parfois aux gens de passer presque directement du déni à la pleine conscience. Évidemment que ça bloque.

Et c’est là que la réflexion devient intéressante : peut-on réellement aider quelqu’un qui ne veut pas encore être aidé, ou qui ne croit même pas avoir besoin de cette aide? Ou même, qui ne se croit carrément pas légitime (consciemment ou non) d’entrer dans le champ fiscal?

Heureusement pour moi, je ne vis pas des ventes de cette formation. J’ai donc le luxe d’observer ce phénomène avec curiosité, sans pression.

Fiscalité sociologique

C’est exactement ce genre de réflexion qui m’a amenée, l’an dernier, à utiliser une expression qui m’a bien fait rire : la fiscalité sociologique.

Je l’avais lancée un peu à la blague dans une publication, mais plus j’y pense, plus elle me semble juste.

On parle souvent de fiscalité comme d’un domaine purement technique : des règles, des lois, des formulaires, des calculs. Mais dans la réalité, la fiscalité est profondément sociale, du moins selon mon point de vue de comptable.

Notre rapport aux impôts, aux finances, aux chiffres et à l’argent est façonné par notre histoire, notre environnement, notre éducation et les milieux dans lesquels nous évoluons. Autrement dit : par notre habitus.

Tout ceci, ne vous méprenez pas, n’est pas une question d’intelligence. Mais je crois que collectivement nous avons le droit de nous questionner sur nos habitus dans le champ fiscal et financier. Et quand j’observe les réactions face à ma formation, je semble voir se dérouler sous mes yeux la matrice décrite par Bourdieu pour mieux comprendre sur quoi il faut travailler ou ce sur quoi nous avons encore, collectivement, à s’introspecter.

C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu créer cet espace ici. Pas seulement pour expliquer comment remplir une déclaration de taxes ou tenir une comptabilité, même si on en parle, mais pour réfléchir ensemble à tout ce qui entoure notre rapport à l’argent.

J’aimerais vous inviter à doucement observer la place que vous occupez, selon vous, dans le champ fiscal. Vous y sentez-vous?

  • À l’aise?
  • Intimidé?
  • Apeuré?
  • Dégoûté?
  • Curieux?

De mon côté, c'est certainement une réflexion que je vais continuer à alimenter!