Série Notes de lectures - Relecture de mon manuel de microéconomie 13 ans plus tard
Oct 07, 2026J’ai rouvert mon livre universitaire de microéconomie 13 ans plus tard et je ne lis plus le même livre.
Dans les dernières années, je me suis remise à lire énormément. J’avais diminué avec mes très jeunes enfants et le démarrage de mon cabinet (j’avais juste un peu de broue dans le toupet). Renouer avec la lecture a eu un effet inattendu : je me suis rendu compte que mon esprit critique a mûri. Là où plus jeune je lisais pour m’aider à me faire une opinion, former mes idées, m’inspirer, je suis maintenant plutôt dans le questionnement. Je suis plus rapidement critique et/ou méfiante même parfois. Je me suis rendu compte que je ne lis plus, je ne regarde plus et je n’analyse plus de la même manière.
Alors… j’ai fait un exercice intéressant. J’ai repris des livres que j’ai lus il y a de cela maintenant une bonne lurette, et j’ai ouvert mes « nouvelles » antennes. Le livre que j’ai choisi a été mon livre de microéconomie1 de mon BAC.
À vingt ans, je n’avais évidemment pas le même bagage pour recevoir ces idées. J’étais davantage en train de construire ma vision du monde que de confronter ce que je lisais à une vision déjà formée. Ce qui m’était présenté comme une « base » avait donc beaucoup plus de chances d’être intégrée comme tel.
Je n’étais encore que dans l’introduction que j’avais des pages et des pages de réflexions écrites. Le fil directeur de ces notes : l’angle d’approche utilisé en économie pour expliquer l’économie à des étudiants dans le début de la vingtaine.
Et donc, je me suis dit : si dans un cours d’introduction à l’économie, on débute en expliquant à des jeunes adultes comment on définit ce qui est productif de ce qui ne l’est pas, et qu’on entre dans ce sujet par la porte de la croissance, alors on vient d’établir déjà une prémisse qui est loin d’être neutre.
J’y ai rapidement trouvé des phrases comme : « Les marchés représentent en général une bonne façon d’organiser ». Cette phrase a l’air presque évidente lorsqu’on la lit rapidement. Pourtant, elle contient déjà une certaine manière de concevoir l’organisation économique : le marché apparaît comme le mécanisme de référence et l’intervention publique comme quelque chose qui vient ensuite. Ce n’est pas nécessairement faux. Mais ce n’est pas neutre non plus.
Ou encore « Le niveau de vie d’un pays dépend de sa capacité à produire des biens et services ». Ah bon… c’est assez contraignant comme façon de penser le niveau de vie d’un pays. On dirait alors que la solution devient presque automatiquement : produire davantage. Mais le revers de la médaille? Que crée cette course effrénée à la production, et améliore-t-elle vraiment le niveau de vie de la population?
Qu’est-ce qu’on appelle ici « niveau de vie »? Pourquoi la capacité de produire devient-elle sa variable centrale? Où passent la répartition, la santé, le temps, les liens sociaux, l’environnement, la sécurité ou la qualité des institutions?
La question qui me brûlait les lèvres en lisant était : quelle conception de l’humain est nécessaire pour que ces principes économiques fonctionnent? Qu’est-ce qu’il rend visible et invisible?
Puis, parallèlement, je lis « Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme » de Thierry C. Pauchant2 (ce titre est tellement délicieux…!), qui s’attaque justement à un concept qu’on m’a présenté comme fondamental chez Adam Smith : la fameuse « main invisible ». On me l’a appris comme une idée très simple : si chacun poursuit son propre intérêt, le marché finit par s’organiser de lui-même d’une façon qui profite à l’ensemble. C’est une image devenue tellement associée à Smith qu’il est souvent présenté comme l’un des pères intellectuels du capitalisme de marché.
Or, ce que Pauchant montre, c’est à quel point cette lecture repose sur une sélection et une simplification de la pensée de Smith. Et là, pour moi, ça a craqué.
Et pour une universitaire qui était CONVAINCUE que ses apprentissages étaient VÉRIDIQUES et NEUTRES, j’avoue que ça m’a fait l’effet d’une douche froide.
Je reviens donc à mon livre de micro et les questions soulevées, mêlé à cette révélation sur Adam Smith ou j’ai l’impression que le plancher s’est dérobé de sous mes pieds. Qu’est-ce que je peux croire alors? Est-ce que tout est déformé?
Je ne veux pas conclure trop vite que tout ce qu’on m’a enseigné était faux. Ce serait probablement reproduire exactement le problème que je suis en train de découvrir : remplacer un récit trop simple par un autre.
Mais j’ai maintenant envie de reprendre ces « principes économiques de base » un à un et de regarder leurs prémisses. Quelle conception de l’humain faut-il pour qu’ils fonctionnent? De la société? Du bien-être? Du rôle de l’État?
Et surtout : qu’est-ce que ce cadre nous apprend à voir et qu’est-ce qu’il laisse hors champ?
Je ne sais pas encore ce qui apparaîtra si je poursuis l’exercice. Mais après seulement quelques pages, j’ai déjà l’impression qu’en élargissant le cadre, on pourrait voir réapparaître quelque chose qui me semble étrangement absent de ces principes de départ : l’humain lui-même.
1: Mankiw, N. Gregory, Germain Belzile et Benoît Pépin. Principes de microéconomie, 2e éd., Chenelière Éducation, 2013.
2: Pauchant, Thierry C. Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme : sa théorie du capabilisme. Dunod, 2023.