Le pauvre gain en capital
Jul 09, 2026J'ai vu passer un réel[1] de Québec solidaire proposant de taxer à 100 % le gain en capital sur les immeubles locatifs. Honnêtement, j'ai failli m'étouffer avec ma soupe. Je ne commenterai pas QS comme parti politique, et d’autres fiscalistes et chroniqueurs ont déjà disséqué la technique derrière la proposition. Ça m’a plutôt donné le goût d’explorer quelque chose de plus profond : notre rapport collectif à l’accumulation de richesse.
Le pauvre gain en capital... Quel petit animal mal compris ces temps-ci. On lui fait porter sur le dos les inégalités, la crise du logement et tous les excès du capitalisme.
Depuis ma lecture de Earth for All[2], je réfléchis beaucoup à une distinction que je formule aujourd'hui ainsi : celle entre l'accumulation d'un patrimoine et la suraccumulation extractive.
Accumuler un patrimoine, c'est souvent chercher à construire un espace de sécurité. C'est investir, prendre des risques, préparer sa retraite, protéger sa famille, traverser les imprévus de la vie avec un peu plus d'autonomie. Je ne vois rien de moralement condamnable là-dedans. Au contraire.
À l'autre extrême se trouve une suraccumulation qui cesse de servir la sécurité d'une personne ou d'une famille pour devenir un mécanisme d'extraction : extraction de capital, de ressources, de temps humain, de pouvoir. Là, oui, nous avons une [1]discussion de société importante à avoir.
Entre ces deux réalités, il y a pourtant un monde. Et c'est précisément ce monde que le débat public saute trop souvent. C'est pourquoi je suis toujours mal à l'aise lorsqu'un discours politique parle des « investisseurs immobiliers » comme s'il s'agissait d'un groupe homogène.
Dans cette expression, on retrouve autant le propriétaire d'un duplex acheté pour préparer sa retraite que le fonds d'investissement, le spéculateur à court terme, le rénovicteur ou le promoteur qui construit des centaines de logements.
Ce ne sont pas les mêmes réalités économiques. Ce ne sont pas les mêmes risques ...et pourtant, ils héritent souvent du même jugement moral.
La crise du logement est bien réelle. Les loyers mettent énormément de pression sur les ménages. Les gouvernements ont un rôle important à jouer.
Mais si nous voulons réellement nous attaquer aux abus, encore faut-il prendre le temps de distinguer les comportements que nous voulons décourager de ceux que nous souhaitons, au contraire, encourager. C'est aussi ce qui me dérange lorsqu'on vulgarise la fiscalité à grands coups de raccourcis. La fiscalité n'est pas qu'une façon de percevoir des revenus. C'est aussi un langage qui révèle ce qu'une société choisit d'encourager... ou de décourager.
Et lorsque le débat commence par confondre accumulation, investissement, patrimoine et extraction, j'ai peur qu'on se trompe ensuite de cible.
Mon œil de CPA sourcille hautement à plusieurs endroits de la proposition de QS sur le plan technique, mais c’est surtout de se tromper de cible qui me fait peur. Si nous voulons réellement réduire les inégalités, j'ai envie qu'on apprenne d'abord à distinguer le patrimoine qui protège de la suraccumulation qui extrait. À mes yeux, c'est là que commence la vraie conversation.
Je n'ai évidemment pas la prétention d'épuiser cette question aujourd'hui. J'ai simplement envie d'ouvrir une réflexion qui me semble de plus en plus importante.
[1] Reel en question: https://www.facebook.com/share/v/1DR1rsRVX3/
[2] Dixson-Declève, Sandrine, Owen Gaffney, Jayati Ghosh, Jørgen Randers, Johan Rockström et Per Espen Stoknes. Earth for All: A Survival Guide for Humanity: A Report to the Club of Rome (2022), Fifty Years After The Limits to Growth (1972). Gabriola Island (C.-B.) : New Society Publishers, 2022.